Entrer en classe préparatoire scientifique

Entretien avec Claude Deschamps

Ancien professeur de mathématiques en classe préparatoire, 2ème année (MP *), à Louis-le-Grand, de 1976 à 2006.
M Claude Deschamps
Claude Deschamps, une vie entière vouée à l'enseignement et la promotion des mathématiques

En balance entre recherche et enseignement, le coeur de Claude Deschamps a finalement penché vers l’enseignement des mathématiques, auquel il voue un attachement indéfectible.

« J’ai beaucoup aimé et j’aime encore énormément le lycée Louis-le-Grand. Je lui ai beaucoup donné, ses élèves et leurs parents me l’ont bien rendu. Aujourd’hui encore, je suis prêt à faire beaucoup pour ce grand lycée. »

Ancien élève de l’Ecole Normale Supérieure, agrégé de mathématiques, maître de conférence à la faculté des Sciences de Paris puis chargé d’enseignement dans les Ecoles Normales Supérieures de Fontenay-aux-Roses et Saint-Cloud, Claude Deschamps rejoint les classes préparatoires de Louis-le-Grand il y a plus de trente ans.​

Il enseignera aux étudiants de 2ème année en MP* de 1976 à 2006. A son actif, l’entrée de quelque 200 étudiants à l’Ecole Normale Supérieure de Paris et de plus de 700 à l’X.​

Infatigable promoteur des mathématiques, Claude Deschamps a longtemps dirigé la délégation française aux Olympiades Internationales de Mathématiques. Il fut aussi vice-président puis trésorier de l’association « Kangourou sans frontières » (jeu-concours et échanges internationaux en mathématiques, du primaire à la terminale).​

Il a participé et oeuvre encore à la mise en place de programmes d’enseignement d’excellence scientifique dans plusieurs pays.

Claude Deschamps dirige chez Dunod la collection « Tout en un » destinée aux classes préparatoires : des ouvrages incontournables pour tout « prépa », composés de cours et d’exercices corrigés (1ère année MPSI-PCSI, 2ème année MP et 2ème année PC-PSI). Tomes de plus de 1 000 pages chacun, des « classiques », en particulier à Louis-le-Grand !

Existe-t-il un « profil idéal » pour entrer mais surtout réussir et s’épanouir en classe prépa ?

On ne peut pas dire cela. Heureusement, l’élève type n’existe pas. A peu près toutes les personnalités d’élèves peuvent s’épanouir dans une classe préparatoire scientifique. A la seule condition primordiale que l’élève ait véritablement fait ce choix par lui-même. C'est-à-dire, sans pression de ses parents ou de son milieu social. Et bien sûr, qu’il ait de réelles attirances pour les sciences. La pire des catastrophes est de forcer un bon élève à faire une classe prépa alors qu’en réalité, il a envie de toute autre chose. Hélas, ces cas ne sont pas rares.

Selon quels principaux critères l’élève doit-il déterminer le choix de son établissement, sachant que des pressions de tous ordres le poussent à essayer d’intégrer ceux dont la réputation est supposée la meilleure… ?

Etant certain de sa motivation, l’élève doit comprendre au moment de son choix, qu’il ne peut s’épanouir dans sa classe préparatoire que si celle-ci est adaptée à ses capacités. Bien sûr, on souhaite toujours entrer dans les établissements les plus prestigieux mais on court parfois le risque d’être débordé, découragé. Il convient donc de bien réfléchir en revenant sur le travail fourni en terminale tout en évaluant la marge de manœuvre dont l’élève dispose pour aborder une prépa. L’élève peut surtout bénéficier de l’expérience de ses enseignants de terminale et aussi de l’expérience d’anciens élèves de son établissement. A travers leurs conseils, il doit choisir la classe préparatoire dans laquelle il se sentira bien et qui lui permettra d’aller au maximum de ses capacités.​

On dit que le « futur prépa » doit s’attendre à encaisser une charge de travail qui n’a rien à voir avec celle du cycle secondaire. Il doit donc avoir au moins un profil de « bûcheur » ?

Cette réalité est indéniable. Mais jouant comme moteur principal, la motivation de l’élève produit presque naturellement l’accroissement de sa capacité de travail. L’élève qui entre en classe prépa sans désir profond et personnel court sinon à l’échec, en tout cas vers de grandes difficultés liées au manque de plaisir et d’implication dans ce que peuvent lui apporter les professeurs.

Seule une motivation à toute épreuve est donc nécessaire ?

Pas seulement. L’humilité est l’autre qualité essentielle du préparationnaire. L’élève doit accepter qu’il ne saura pas toujours comment faire, ni résoudre les problèmes qui lui sont posés. Il doit intégrer le fait de ne pas toujours comprendre la question et qu’il doit savoir avant tout chercher avant de trouver. Cette gymnastique intellectuelle n’est pas forcément adaptée à tous les profils psychologiques et peut même devenir une source d’angoisse. Ou à l’inverse, une source d’excitation, de bonheur et d’épanouissement.

Quelles sont les principales qualités requises au départ ?

Aucune véritablement, hormis celle, encore une fois, d’une véritable motivation. On n’entre pas en prépa à reculons. En fait, il faut plutôt parler des qualités que l’élève acquiert en prépa. Et elles sont nombreuses. Telles que la capacité à organiser son travail, à apprendre son cours non pas par cœur mais en profondeur et en le faisant sien, en se l’appropriant. L’élève découvre et apprend qu’il y a toute une graduation dans les applications du cours, que connaître les techniques de calcul ou de raisonnement, c’est bien, mais que lorsque celles-ci sont assimilées, il faut au plus vite passer à autre chose et non pas s’entraîner sur les mêmes techniques à l’infini. En définitive, multiplier les chemins et les approches. Nous sommes donc loin des qualités requises dans l’enseignement secondaire : celui-ci, et c’est naturel, est « normalisé » par les épreuves du baccalauréat où il faut avant tout connaître parfaitement le cours, un certain nombre de problèmes « type » et être capable de les restituer à la virgule près.

L’élève doué de bonnes capacités rédactionnelles possède-t-il un avantage ?

Ce n’est pas tout à fait un hasard si les notes de Français au baccalauréat ainsi que les notes en philosophie font partie des données objectives qui nous permettent de sélectionner les élèves. Les qualités littéraires chez un élève scientifique sont un avantage évident. Dans une copie, la clarté de l’exposé joue un rôle indéniable. Car il est très important d’être en mesure d’ordonner ses idées et de savoir correctement exprimer son raisonnement au risque de ne pas se faire comprendre. En prépa, nous avons encore souvent à renforcer ces qualités rédactionnelles chez nos élèves. Celui qui les possède déjà avance plus aisément.

Quel but principal poursuivent les professeurs vis-à-vis de leurs élèves ?

Celui de leur enseigner l’art de passer de la technique à l’initiative, en leur apprenant à cultiver leur imagination et leur créativité. Le summum étant de devenir totalement créatif, en sachant que pour l’atteindre, il faut beaucoup de temps, de patience et… d’humilité.

Quels conseils donnez-vous aux élèves de prépa débutants ?

Je conseille, et nous leur conseillons tous, de ne jamais laisser une partie du cours dans l’ombre. L’élève ne doit surtout pas craindre d’interrompre le professeur durant le cours ou encore d’aller le voir aux heures où il est libre pour éclaircir un point ou un autre. Les professeurs de classes prépa sont extrêmement présents dans l’établissement et ne refusent jamais de répondre aux questions des élèves, soit à la fin des cours, soit après les khôlles. Les élèves comprennent vite à quels moments dans la journée ils peuvent venir questionner l’un ou l’autre de leurs professeurs. Jamais un professeur ne refusera de prendre un quart d’heure ou une heure pour approfondir une question. Cette disponibilité de chaque jour est un bien précieux pour les élèves. Ils doivent en profiter.

En première année, à quel moment l’équipe pédagogique peut-elle prétendre à une bonne visibilité sur les capacités, potentiels et faiblesses de chaque élève ?

Pas avant trois ou quatre mois après la rentrée. C’est un laps de temps qui permet à chaque élève de prendre ses marques, d’acquérir le rythme et l’organisation de travail nécessaires. Un élève qui démarre sur les chapeaux de roue peut fort bien s’essouffler après le premier trimestre et inversement. En janvier-février, on aborde ce qu’on appelle entre nous, la « redonne des cartes ». Mais là encore, rien n’est définitivement joué.

Forts d’une « formation maison », les élèves issus du secondaire à Louis-le-Grand sont-ils avantagés par rapport aux autres ?

Non, pas nécessairement. Les résultats aux concours des grandes écoles le montrent. A l’issue de la première année, ces « élèves maison » se répartissent dans toutes les zones du classement, ce qui est normal. Et après deux ans, ils obtiennent de bons résultats, mais les élèves issus d’autres établissements aussi ! Il est vrai que ces « élèves LLG » peuvent afficher une apparente meilleure préparation, mais celle-ci ne pèse dans la balance - et pas toujours - qu’en début d’année. Dès février, cette avance, si elle existe, ne compte plus qu’à la marge ou plus du tout. A titre personnel, j’estime qu’il est contre-productif d’aborder en terminale le programme de première année de prépa ; les mathématiques enseignées dans le secondaire offrent la possibilité de passionner, par des problèmes « ouverts », par des thèmes de recherche… les élèves les plus motivés. Développer leur imagination et leur apprendre à chercher est la meilleure façon de les préparer à une classe prépa. Les élèves de nos classes sont sélectionnés en fonction des notes et des résultats obtenus sur le programme de terminale, et en essayant de détecter, dans leur dossier, les qualités que l’on vient de citer. Non pas sur une supposée amorce du programme de 1ère année de prépa.

Comment expliquez-vous que certains élèves s’effondrent ou décrochent ?

Les facteurs sont multiples mais bien souvent, il s’agit d’élèves qui ont subi un certain dopage pour se hisser jusqu’en prépa. Autrement dit, d’élèves qui ont vécu leur cycle secondaire « sous perfusion », à coups de cours particuliers et au prix d’un énorme travail en dehors des cours. En dépit du soin que nous mettons dans l’analyse des dossiers de candidatures, certains de ces profils peuvent échapper à notre sagacité.

Le cycle « classes prépa » est volontiers assimilé à un séjour au bagne, qu’en pensez-vous?

Evidemment, c’est une caricature dont je ne peux que souligner le trait. C’est un bagne pour ceux qui rentrent le boulet au pied. A l’inverse, ce sont des années merveilleuses d’enrichissement intellectuel, d’apprentissage de l’autonomie et de réelle émancipation pour ceux qui le choisissent librement. A ce titre, nous avons parlé d’une nécessaire humilité de la part des élèves dans l’apprentissage en classes prépa, nous devons aussi demander à leurs parents de faire preuve de modestie dans les prétentions qu’ils nourrissent à l’égard de leurs enfants et savoir avant tout que c’est bien plus l’élève lui-même qui fait le résultat que l’établissement.

Les classes prépa de LLG ont-elles une culture, une philosophie particulière ?

D’une certaine façon, oui. Les classes préparatoires du lycée préparent aux concours mais la qualité des étudiants autorise une certaine liberté qui permet d’aller au-delà. Par exemple les enseignants de mathématiques ont lancé depuis plusieurs années un « séminaire » de mathématiques des étudiants. Plusieurs fois par an, l’un deux expose des sujets parfois très éloignés du programme. Ainsi, les élèves bénéficient d’une véritable initiation à ce que peut être un « séminaire de recherche ». Il est clair qu’une telle activité développe aussi entre les enseignants et les étudiants des relations de grande confiance.

En trente années d’enseignement, quelle principale évolution avez-vous constatée en matière de profil des élèves (scolaire et social), de ce qui leur est demandé, du niveau et de la nature des concours ?

Sur le profil social des élèves, je ne me prononcerai pas, n’ayant jamais vraiment étudié cette question. Quant au profil scolaire, les étudiants ont changé, c’est certain. Depuis la mise en place de la filière S, le nombre d’heures de mathématiques dans le secondaire a diminué et les connaissances des élèves qui entrent en classes préparatoires ne sont plus les mêmes. D’un autre côté, ils me paraissent parfois plus imaginatifs, en tout cas très ouverts, et souvent très actifs. Il est donc exact que débuter une classe préparatoire est un challenge difficile. D’ailleurs les programmes de première année sont conçus pour atténuer ce choc. Ce qui me paraît clair, par contre, est que ce handicap initial, pour les meilleurs, disparaît au cours des deux années de classes préparatoires et qu’à la sortie, ces étudiants possèdent de très grandes qualités.

Les classes préparatoires de LLG sont réputées parmi les plus difficiles ? Le constat est-il aussi simple ?

Toute classe préparatoire est difficile ; le problème est d’être dans une classe où l’on se sent bien et qui soit adaptée à vos capacités de travail. En ce qui concerne Louis-le-Grand (mais ce que je dis vaut pour la plupart des établissements), face aux difficultés, les étudiants sont très solidaires. Ils travaillent en commun, s’entraident, s’expliquent les exercices… et cette profonde solidarité joue un rôle important dans leur réussite. J’ai aussi souligné la très grande disponibilité des enseignants pour répondre, en dehors des cours, aux questions des étudiants. On est très loin des clichés des journalistes sur « l’atmosphère détestable des classes préparatoires ».

Quels conseils donnez-vous en terme de gestion du stress, d’organisation du travail et d’activités extrascolaires ?

Je dirai tout d’abord : garder un peu de temps pour vous que ce soit du sport, de la musique, du cinéma… Vos résultats ne peuvent pas en souffrir. En pratique il faut d’abord apprendre son cours et apprendre à hiérarchiser les résultats qui y figurent : maîtrise parfaite des définitions, mais aussi, parmi les théorèmes, comprendre lesquels sont fondamentaux, connaître leur démonstration et savoir les appliquer. Ce cours ne prend de sens qu’à travers des exemples et il faut donc rapidement disposer d’une « boîte » d’exemples et de contre-exemples, à savoir les exemples qui permettent de mettre en défaut les théorèmes. Enfin il faut faire des exercices, d’abord d’applications directes des théorèmes (s’approprier un théorème !) puis, plus élaborés, où l’on va chercher longtemps sans trouver, sans se décourager… Il faut parfois laisser l’exercice « dormir » quelques jours, y revenir, en discuter avec ses camarades pour voir d’autres méthodes d’approche… Il faut surtout comprendre que l’on peut ne pas savoir faire, ne pas trouver, mais que ce qui est interdit est de ne pas tout essayer.​